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Une rencontre peu orthodoxe de Naomi Ragen

  • Photo du rédacteur: Johanna Zazoun
    Johanna Zazoun
  • 10 août
  • 4 min de lecture


On suit l'itinéraire de Lola Howard, une jeune femme moderne et diplômée de Manhattan dont la vie parfaitement orchestrée vole en éclats à la suite d'un drame personnel. En quête de repères et de sens spirituel, Lola prend la décision radicale de se tourner vers la religion de ses ancêtres et d'intégrer le quartier ultra-orthodoxe de Boro Park à Brooklyn, où elle adopte le prénom de Leah. Son chemin croise alors celui de Yaakov Lehman, un érudit de la Torah récemment veuf qui croule sous le chagrin et la charge de ses cinq enfants. En venant en aide à ce foyer déstabilisé, Leah apporte de la douceur et de l'ordre dans le quotidien de la famille, tissant progressivement un lien profond et pudique avec Yaakov, tout en naviguant dans un monde aux règles strictes et codifiées.



Soyons francs, Ragen continue d’explorer les thèmes si chers à son cœur donc pas de grande surprise ici. Cependant, le chemin qu’elle emprunte est comme à chaque fois porteur de leçons et permet à tout à chacun de se poser des questions sur son propre parcours de vie. Le roman explore en profondeur le thème de la quête d'identité religieuse et la transition complexe vers une vie d'observance stricte. Pour Leah, troquer l'indépendance de la vie séculière contre les traditions millénaires de l'orthodoxie n'est pas une soumission comme sa mère tend à lui faire croire mais une démarche personnelle volontaire pour trouver une stabilité spirituelle et un sens de la communauté qui lui manquaient. Est ce que son chemin de vie aurait été différent si elle avait eu une enfance mais surtout une famille différente? Sans doute, en tout cas c’est ce que j’ai compris de ma lecture. J’ai vraiment eu l’impression que si elle s'était sentie comme tout le monde (au lieu d’être élevée par une mère célibataire trop permissive) alors elle aurait été plus heureuse, plus posée et stable et moins à la recherche d’un cadre, de limites et de protections (physique et mentale). On pourrait donc reprocher à l’auteure le fait que son personnage Leah soit comme toujours dans les romans de Ragen assez catégorique quant à sa vision du monde. Cela dit il faut le préciser, au fur et à mesure du livre Leah remet en question ses à priori sur les deux univers (orthodoxe et séculier) et sa vision du monde religieux évolue pour être moins paradisiaque et par conséquent plus réaliste. Ragen met en lumière le tiraillement intérieur entre le désir d'émancipation personnelle et l'aspiration à un cadre moral solide (la peur que les femmes ressentent quand elles marchent seules dans la rue est à plusieurs reprises bien décrite) tout en interrogeant la place de la femme, la beauté des rituels familiaux et la rigueur de la foi face aux épreuves de l'existence. Comme je vous ai dit, on reste dans les thèmes chers à Ragen. À travers le parcours de son héroïne, l'autrice aborde également avec lucidité le regard souvent critique et méfiant porté sur les ba'alei teshouva (בעלי תשובה). Considérée comme une étrangère au passé potentiellement suspect par certains membres du quartier et par la famille de Yaakov, Leah doit faire face à des obstacles subtils mais bien réels lors de son intégration et dans ses recherches de shidduhim (שידוכים) illustrant le fossé qui existe parfois entre la théorie religieuse et le poids des conventions sociales.



Ce que j’ai beaucoup aimé dans le livre est qu’au-delà de la démarche spirituelle, le récit aborde à demi-mot des failles psychologiques dévastatrices que le poids des traditions rend parfois taboues. Il évoque la détresse profonde qui peut s'installer après une naissance, ces moments où la fatigue extrême se mue en un épuisement total, voire en un rejet involontaire du quotidien. Lorsque l'accablement devient inexprimable au point de mener au drame irréparable, il laisse derrière lui des proches démunis, rongés par le chagrin et par l'impuissance de n'avoir pas su ou pu tendre la main à temps. C’est un sujet amené dans le livre de manière pudique et qui sait éviter les pièges du jugement, on comprend tout à fait les actions des personnages même si on les regrette. Dans une communauté où l'apparence de la perfection familiale est essentielle, admettre la maladie mentale ou une faiblesse psychologique est perçu comme une menace. Les familles touchées se retrouvent prises au piège entre la douleur de la perte et la crainte du qu'en-dira-t-on. La peur d'être marginalisé pousse souvent au silence, car le moindre manquement ou scandale apparent risque d'entacher durablement la réputation de toute une lignée sauf que cela peut avoir de graves conséquences sur la famille et même parfois sur les générations à venir.



J’ai trouvé que ce sujet, dont j’ai essayé de vous parler sans vous gâcher la surprise du livre, a été correctement abordé et j'espère qu'il trouvera écho chez les lecteurs car il s'agit d'un drame qui touche beaucoup de femmes. Pour résumer, l'intrigue du roman est prévisible mais la psychologie des personnages est parfaitement maîtrisée et fait la part belle à une sensible évolution au fil des pages.



Bonne lecture!

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