J'ai perdu un Bédouin dans Paris d'Arthur Essebag
- Johanna Zazoun

- 26 oct. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 oct. 2025

Je vous avoue que je suis très mitigée sur ma lecture. Ce n’était pas du tout prévu dans ma PAL mais j’étais en France juste après la sortie du livre et j’ai été prise dans la folie Arthur. Personnellement je n’avais plus entendu parler d’Arthur depuis 18 ans que j’ai quitté la France, je ne regarde pas la télévision française et je suis les informations de loin enfin sauf ce qui touche au monde littéraire bien sûr. Avant de me faire lyncher je tiens à préciser que je peux comprendre pourquoi ça parle aux juifs de France et leur plaire, je comprends même à quel point ils se sont identifiés. Cependant, de mon côté j’avoue que le livre m'a ennuyé voire énervé (trop de jérémiades, trop de conditionnel "ça aurait pu”). Le 7/10 pour moi ce n'est pas un "et si" je l'ai vécu et ma famille aussi. Pas besoin comme lui d’imaginer ce qui aurait pu se passer pour mes enfants, ni comment je réagirais s’ils devaient aller à l’armée comme son filleul. Pas de “et si” pour moi ce 7/10, j'étais avec une hache dans ma pièce blindée avec mon mari à essayer de réconforter les enfants alors que des terroristes étaient dispersés dans tout le sud et à seulement quelques kilomètres de chez moi. Pour moi les otages kidnappés n'étaient pas que des noms, ils ont habité mon quotidien pendant 2 ans, les 13 corps encore non rendus par le Hamas ont une histoire, ils ne sont pas que des photos. Je n'ai pas encore cette tolérance, cette patience et ce regard plein de compréhension pour ceux ayant été traumatisés de loin, plein de questions et de doutes sur leurs places dans le monde et plus précisément en France. Un jour je l'aurais peut être mais pas quand je suis encore en train de surmonter mes propres traumatismes et ceux de mes 4 enfants.
Le livre est parsemé de petites phrases qui m’ont fait tiquer. Comme le fait qu’à Tel Aviv il a seulement 30 secondes pour entrer dans son mamad, c’est 1 minute 30 et puis pas la peine d'attendre 15 minutes mais 10 c'est la consigne. Ou encore pire ce passage que j’ai trouvé affreux en parlant de l’otage Ohad Yahalomi “Bien que français son drame s’est joué dans l’ombre [...] tous les otages ne deviennent pas des symboles”. A ses yeux de français vivant cette guerre en tant que personne extérieure peut être mais pas aux nôtres. Chaque otage était un symbole, chaque otage avait son histoire portée par sa famille, ses amis et transmise au plus grand nombre pour que justement aucun ne soit oublié et que le combat pour le libérer soit le combat de tous. C'est comme me dire que Rita (Margarita) Gossek est juste une autre victime de Nova et que personne n'en a entendu parler. Non, c'était une artiste, une jeune de 21 ans, diplômée de l'Ort Rabin de Gan Yavne avec des rêves plein la tête. En fait, c'est là ma limite avec ceux que j'appelle communément "les gens extérieurs", ils ne peuvent pas comprendre, peu importe combien de personnes ils peuvent interroger, de familles de victimes avec lesquelles ils peuvent s'entretenir ils ne comprendront pas. Sa phrase sur Ohad m'a vraiment heurté. Vraiment. Cet homme, ce héros, est sorti de son mamad dont la porte ne se fermait pas et a tenté de protéger sa famille en se mettant devant la porte avec son arme. Sa famille se fera kidnappée et lui tirer dessus puis kidnapper. Sa femme est ses 2 filles arriveront à s'échapper avant d'entrer à Gaza mais pas son fils Eitan, 12 ans. Il sera battu et relâché lors du premier cessez-le-feu. En quoi le drame de Ohad s'est joué dans l'ombre? C'est bien ce qu'Arthur a fait et tout ce qu'il décrit mais en dehors du fait que j’ai beaucoup de mal avec les personnes mettant en avant leurs actions car j’ai bien plus de respect pour ceux agissant dans l’ombre, ses batailles ne me parlent pas, j'en suis loin maintenant. Les miennes étaient et ont toujours été autres. Cela dit encore une fois je peux comprendre l'engouement des juifs français. Ils s'identifient à lui car eux également sentent un manque d'amis, de soutien. Mais cette bataille là j'ai décidé qu'elle ne serait pas mienne, quand dans la cour de mon collège pendant la seconde Intifida ça se déguisait en Yasser Arafat j'ai décidé que ce n'était pas mon rôle de changer les choses, ça ne m'intéressait pas. Je savais que je ne resterai pas. J'en suis actuellement au stade où j'arrive à lire le livre témoignage d'Eli Sharabi (ancien otage) et où surtout j'ai appris du 7/10 et je fais tout ce qui est ma portée pour que ça ne recommence pas, au niveau personnel, politique mais également défense militaire. Je me fiche de qui marche au côté de qui en France ou même ailleurs. Je n'arrive pas encore à lire et avoir de la compassion pour "les gens extérieurs" Au moins je l'admets et c'est de ma faute si j'ai acheté un livre qui ne correspondait pas à mes attentes. Pour une fois, j'ai agi comme un mouton de Panurge, j'ai cédé à l'excitation sans même lire le résumé.
D'un côté je comprends la déception d'Arthur quand il parle du manque de soutien de ses amis et d'un autre j'ai envie de dire et alors? Depuis Ilan Halimi on le sait tous mais plutôt que d'être déçu comme il l'est et de freiner l'hémorragie en mettant un pansement il faut agir en amont au niveau politique et éducationnel et faire en sorte qu'il n'y ait plus d'hémorragie. Cela va prendre peut être des décennies mais si les juifs de France veulent arrêter d'être déçus et de ne compter leurs amis que sur une seule main faut s'y mettre. Sinon les livres comme celui d'Arthur vont pulluler les prochaines années car nous n'aurons jamais la paix, on aura d'autres opérations militaires, d'autres guerres et elles se délocaliseront si rien n'est fait. Ici il va nous falloir des années pour nous remettre de cette guerre pas terminée mais on a tous appris la leçon et le changement commence déjà à se faire sentir. A ma propre échelle je le ressens. En fait ce qui m'a le plus ennuyé et m’a fait passer en mode lecture rapide est que ce cheminement, ce long parcours de où se trouve ma place, qui suis je, qui sont mes amis je l'ai déjà effectué et il y a un très long moment. J'ai une grosse impression de déjà vu, ça me renvoie à de nombreuses conversations que j'ai eu au fil des années avec des juifs de France. Et ma question demeure la même: Que fais tu pour changer cela? J'ai vécu de nombreuses guerres et autres opérations militaires ici et ne nous leurrons pas il y en aura bien d'autres encore et rien n'a l'air de bouger en France. Les juifs continuent (à raison) de pleurer et se plaindre d'un manque de soutien, d'un amalgame évident entre juifs et israéliens mais n'ont pas l'air de vouloir faire autre chose qu’appliquer un pansement sur l’hémorragie à chaque fois qu'elle se déclenche. C'est sympa le clip sur la peur que ressente les juifs français diffusé pendant la finale de l'Euro mais est ce que cela a changé quelque chose? Ou est ce comme toutes ces histoires tristes qu'on lit dans les journaux et pour lesquelles on ressent de la compassion avant de les oublier cinq minutes plus tard? Et puis je dois dire que ça m’a gêné de voir comment il comparait sa présence à toutes les marches auxquelles on lui demandait d’assister avec l’absence de ses amis à celle pour le soutien à Israël. Quand on décide de marcher pour une cause comme il écrit “Pour Charlie. Pour les Iraniennes. [...] Pour les LGBT” on le fait car ça nous tient à coeur, car on veut apporter son soutien de manière inconditionnelle, car on veut prouver que notre humanité ne nous a pas quitté et que le drame nous touche. En fait plus que tout je n’ai pas aimé ce journal intime à visée publique. J’ai lu beaucoup de “je” écrit sous forme positive et de “eux” sous forme négative. Ils n’ont pas marché à tes côtés alors que toi tu leur accordais ta présence quand ils en avaient besoin? Pour quoi exactement tu participais à ces manifestations? Pour tes amis? Pour les soutenir eux? Ou la cause même? S’ils ne souhaitent pas venir avec toi car ils ne sentent pas concernés ou ont peur du regard des autres pourquoi répondre à ça par “moi je venais pour vous”? Tu attendais quelque chose en retour?
Je comprends qu’il avait besoin de sortir sa peine, sa tristesse mais j’ai eu du mal avec sa façon de faire. De mettre ça en parallèle avec toutes ses actions. Je considère que la France n’est pas perdue mais que le discours du juif qui a peur perdure depuis trop longtemps. Le fait de venir tous les ans en touriste pour profiter de la France ne fait pas de moi quelqu'un qui connait la situation. Mais, ce que j'avais remarqué à l'époque et qui me semble ne s'est pas amélioré au niveau scolaire et politique est l'approche que les français ont d'Israël et de la place des juifs en France. Et sincèrement, pourquoi ne pas commencer à tenter d’inverser la tendance? L'institut de recherche et de politique qui analyse la tolérance dans l'éducation à travers le monde (IMPACT-se) a publié un rapport accablant sur la France. Pour ceux qui ne connaissent pas, il faut savoir que leur rôle est d'évaluer les ouvrages scolaires pour voir s'ils correspondent aux normes de paix et tolérance de l'UNESCO. Il faut davantage de cours y compris sur l'antisémitisme contemporain. Et ne pas juste survoler l'histoire des juifs de France et leur attachement juste en parlant de l'affaire Dreyfus. Dans les livres on parle d'une montée de l'antisémitisme depuis 2015 mais il n'y a pas de référence aux attentats de Toulouse par exemple.
Au delà de ça, dès les plus jeunes classes je trouve qu'il faudrait plus de leçons de patriotisme, solidarité et tolérance. Ici dès le gan on chante l'hymne national, on fait des collectes pour les soldats, on peut même avoir des ganim qui ont des relations spéciales avec les maisons de retraite pour favoriser le rapport à autrui, on apprend ce qui forme notre pays etc. Et ça évolue avec le temps, plus les enfants grandissent plus ils sont investis dans la vie du pays et avec ça je mets de côté l'armée. Si les écoliers français étudiant dans le public (j'imagine bien que dans les écoles privées le problème est autre) découvraient l'amour de la France et ses valeurs ça serait déjà un gros changement positif qui pourrait avoir un impact sur les générations futures. Et sans compter que les profs auraient moins peur de leurs propres élèves. C'est ça que je veux dire quand je parle d'un point de vue scolaire. Personne ne prend le sujet à bras le corps. On ne parle même pas juste d'antisémitisme mais de reprendre les rênes de la France et de ses citoyens qui dès 18 ans vont pouvoir voter et influencer tout l'avenir du pays. Encore une fois le résultat mettrait des générations à se voir mais tout espoir n'est pas perdu. D'un point de vue politique de ce que j'entends de loin ça semble assez problématique la situation au pays du vin et des bons fromages. Il faut des vraies sanctions pour tout discours raciste, ne pas autoriser de politiciens à valoriser des terroristes, redonner à la France les valeurs qui étaient siennes il y a encore quelques années comme la fraternité, la laïcité tout en gardant le respect de l'autre et continuant ses traditions culturelles comme la crèche de Noël par exemple. Enfin le sujet est vaste et je ne le connais pas bien mais sincèrement des gens avec du pouvoir et des relations devraient se pencher dessus. Histoire que nos arrières petits enfants aient une chance un jour de revoir la belle France "black, blanc, beur" que personnellement je n'ai pas vu depuis bien longtemps.
Et vous? Qu'en avez vous pensé?
Bonne lecture!



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